L’Ecart
- Advocaciz

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Quand la croissance devient un récit,
Alexandra Richert
Les chiffres publiés ces derniers mois suggèrent que l’économie française aurait traversé la séquence actuelle avec plus de résilience qu’anticipé. La croissance resterait positive. Le ralentissement serait contenu. Les prévisions les plus pessimistes ne se seraient pas matérialisées. Dans l’appareil d’État, ce constat suffit à clore une partie du débat.
Pourtant, une autre réalité se donne à voir dès lors que l’on quitte les agrégats. Depuis plusieurs trimestres, les défaillances d’entreprises progressent à un rythme soutenu. Les procédures collectives touchent en priorité les petites et moyennes structures, le commerce, la sous-traitance industrielle, certains segments des services. Les plans sociaux se multiplient, souvent fragmentés, rarement spectaculaires, mais persistants. Cette dynamique ne relève plus de l’accident conjoncturel.
Ce décalage entre indicateurs macroéconomiques et dégradation du tissu productif n’est ni inédit ni propre à la France. Il apparaît dans les économies avancées lorsqu’une croissance agrégée est portée par un nombre limité de secteurs à forte intensité capitalistique, tandis que l’économie diffuse s’ajuste par attrition. Le produit intérieur brut enregistre la valeur créée. Il ne mesure ni la répartition de cette valeur ni la capacité des acteurs les plus fragiles à survivre.
En France, la croissance récente repose largement sur trois ressorts. D’abord la dépense publique, qui amortit les chocs mais accroît la dépendance budgétaire. Ensuite la résistance de secteurs concentrés, en particulier l’énergie, certaines industries de pointe et les services à haute valeur ajoutée. Enfin l’investissement technologique, notamment dans le numérique et l’intelligence artificielle, présenté comme un levier de compétitivité future. Cette combinaison produit un chiffre positif sans garantir une dynamique productive équilibrée.
Dans le même temps, les indicateurs dits “de second rang” racontent une autre histoire. L’accès au crédit des PME se resserre. Les marges se contractent sous l’effet cumulé des coûts de l’énergie, du financement et des normes. Les investissements productifs hors grands projets structurants reculent ou sont différés. Les collectivités locales, confrontées à des contraintes budgétaires accrues, arbitrent en défaveur de projets de long terme. Autant de signaux qui fragilisent la capacité de projection de l’économie réelle.
À Bercy, ces éléments ne sont pas ignorés. Les administrations disposent de séries longues, de données sectorielles, de remontées territoriales. Mais le chiffre de croissance conserve une fonction stratégique : il permet de maintenir un récit de stabilité dans un contexte de contraintes multiples. Il autorise le report des arbitrages les plus coûteux politiquement. Il transforme une dégradation diffuse en problème gérable.
La séquence budgétaire en cours en est l’illustration. Les décisions structurantes sont repoussées. Les réformes sont fragmentées. Les annonces se succèdent sans hiérarchisation claire. Cette temporalité n’est pas le fruit d’une simple hésitation. Elle correspond à une gestion du risque politique, dans laquelle la priorité n’est plus la transformation mais la préservation de l’équilibre.
Les faillites et les plans sociaux participent de cette logique. Leur multiplication constitue un signal économique fort mais un signal politique faible. Chaque restructuration reste localisée. Chaque fermeture est sectorielle. Rien ne produit de choc global. La moyenne tient pendant que les marges cèdent. Ce mode d’ajustement silencieux permet de retarder la conflictualisation, au prix d’une érosion progressive du tissu productif.
À l’international, la comparaison est éclairante. Les États-Unis assument une conflictualité économique explicite, y compris par le recours aux instruments commerciaux. Les banques centrales reconnaissent, par leur coordination, la fragilité d’un système monétaire dépendant de la confiance. L’Europe, et la France en particulier, continuent de raisonner en termes de retour à la normalité, là où les règles du jeu se recomposent.
L’investissement massif dans les technologies de rupture s’inscrit dans ce contexte. Intelligence artificielle, data centers, infrastructures numériques, santé augmentée. Ces choix traduisent une volonté de rester dans la course des puissances. Ils produisent aussi un récit de futur susceptible de compenser un présent économique plus heurté. La question n’est pas celle de leur pertinence, mais de leur capacité à irriguer l’ensemble du tissu productif.
Le débat ne porte donc pas sur la véracité des chiffres de croissance. Ceux-ci sont exacts dans leur périmètre. Il porte sur ce qu’ils occultent. Ils ne mesurent ni l’attrition silencieuse des petites structures, ni la fragilisation des territoires, ni la perte de capacité d’investissement hors secteurs stratégiques. Ils ne disent rien de la soutenabilité sociale de la trajectoire.
La France ne traverse pas une crise brutale. Elle n’est pas non plus engagée dans une reprise robuste. Elle se situe dans une zone intermédiaire, prolongée, où la stabilité devient un objectif en soi. Une économie maintenue par agrégation, pendant que ses fragilités s’approfondissent.
L’histoire économique montre que ces phases peuvent durer. Elle montre aussi que les écarts non traités finissent rarement par se résorber spontanément. Ils s’accumulent, jusqu’au moment où le récit ne suffit plus à contenir le réel.
